Terry, devenu guitariste des NY Gals, m’avait larguée une semaine après notre arrivée à New York. Il ne pouvait pas s’afficher avec une fille, en plus mère d’un petit garçon, pour sa nouvelle image. Je ne lui en avais pas voulu. Simplement, je me retrouvais dans la panade la plus totale, avec un salaire de misère pour nous nourrir tous les deux, John et moi, et payer quelqu’un pour le garder quand j’allais travailler. Une sorte de spirale infernale qui me minait. J’avais commencé à laisser certains clients du restaurant me raccompagner à la fin de mon service pour arrondir les fins de semaines. C’est comme ça que j’ai rencontré Charlie Swarts. Il était gentil, pas trop exigeant. J’avais juste à m’allonger.
Il était revenu plusieurs fois durant son séjour qu’il faisait pour un congrès ou quelque chose dans ce genre-là, un truc qui durait quand même deux semaines. Puis il était reparti pour le Kansas. Le dernier soir, il m’avait dit : « Je vais revenir te chercher, Cat. » Je n’y avais pas prêté attention. Mais deux semaines plus tard, il était arrivé au restaurant avec un bouquet de fleurs pour me déclamer en français, avec un accent déplorable : « Catherine Blanchet, j’ai l’honneur de vous demander votre main. » J’avais ri, très gênée. Je l’avais attrapé par un bras pour l’entraîner à l’écart. En l’installant à une table, je lui avais demandé ce qu’il voulait manger. Comme il ne répondait pas, j’avais noté sur mon bloc sa commande habituelle, un cheeseburger, des potatoes, une tarte au chocolat et un café. Tout ce que je déteste. Charlie Swarts mesurait presque deux mètres, avait des mains comme des battoirs et des yeux d’un bleu très intense : il avait dû être très bel homme, pour qui aime les géants. Ses cheveux bruns coupés très courts et son nez cassé marquait son visage épais. Son costume lui allait mal. Je l’avais fixé, me demandant si j’avais bien entendu ce que j’avais entendu. Il m’avait tendu à nouveau ses fleurs. Une colère noire s’était emparée de moi, j’avais proféré des reproches à voix basse. Je ne me voyais pas mariée à un « péquenot » (en français) du Middle-West, et, qui plus est, un vieux. J’avais vingt-deux ans ! Lui quarante-deux, me répondit-il.
« Alors, vous voyez bien que ce n’est pas possible.
— J’ai une maison, un jardin, assez d’argent pour trois, insista-t-il, et je peux payer les meilleures écoles pour John. »
Il n’avait rien oublié des quelques confidences que j’avais pu lui faire, lors de quelques minutes de répit près de son grand corps soulevé par sa respiration rapide. Je lui avais proposé « un dernier moment » pour que nous nous quittions bons amis. Il avait refusé et affirmé qu’il ne partagerait plus qu’un lit conjugal avec moi. J’étais abasourdie. Je pensais à John. J’avais alors promis d’y réfléchir.
Il était revenu le lendemain. Sa voiture attendait en bas de chez moi. John était dans mes bras. Bref, devant tant d’insistance, et mon avenir pas très bien engagé, j’avais fini par dire oui.
Un mois plus tard, nous nous sommes mariés. C’était le 29 août 1966. Ce jour-là, les Beatles ont donné leur dernier concert, au Candlestick Park de San-Francisco. Ils l’avaient annoncé. J’ai pleuré. Tout le monde a pensé que c’était d’émotion. Moi aussi, j’ai voulu y croire : c’est normal, le jour de son mariage. Charlie Swarts ne m’avait pas touchée pendant tout cet intervalle, tenant sa promesse. Je lui en étais reconnaissante, et je me suis montrée généreuse, le soir de notre mariage, même si je simulais comme je l’ai fait ensuite pendant nos treize années de vie de couple. Lui m’a dit qu’il n’avait jamais éprouvé autant de plaisir avec sa première femme, que j’étais incroyable, qu’il ne savait pas que l’on pouvait en faire autant dans un lit, qu’il avait même conscience de pêcher et que c’était délicieux. Ses compliments ne m’ont pas laissé de marbre, et je me suis attachée à ce qu’il ne se plaigne jamais, sur ce terrain-là. C’était ma part du contrat, ai-je estimé. La sienne a été d’assurer à John une vie équilibrée, la, satisfaction de ses besoins, et même un peu de superflu. Charlie Swarts s’est montré un père exemplaire, à la fois tendre et ferme. Il a enseigné à John le sens du respect, mais aussi celui de la tolérance. J’ai un peu contrecarré un peu son éducation, avec mon laisser-aller, mes joints, et mon goût de la provocation, dans cette petite banlieue paisible, à l’Ouest de Kansas City.
L’année suivant notre mariage, John est allé à l’école. Le jour de sa première rentrée scolaire a été aussi mon premier jour de travail. Nous avions eu une longue discussion avec Charlie Swarts qui m’avait imaginée rester à la maison et lui préparer ses repas. Je l’avais très mal pris et lui avais demandé en quoi cela était différent de ma vie à NYC. Je lui servais ses repas, puis, quand la vaisselle était terminée, je m’allongeais sur le lit et il faisait son affaire. Ça a été notre première vraie dispute. J’ai tapé très fort. Il a plié.
Le Grand Theater, à Kansas City, côté Missouri, une salle qui avait ouvert récemment, où l’on servait à manger, avec une scène pour des concerts de rock et de blues, cherchait une serveuse. J’ai retrouvé ici presque l’ambiance du London musical que j’avais tant aimé et détesté à la fois. Mes plus grandes passions, mes plus grandes douleurs, restées là-bas, ressurgissaient avec finalement plus de bonheur que d’angoisse. Je redevins rapidement adolescente, Charlie Swarts me devint insupportable. Ralph Major, le propriétaire des lieux, connaissait énormément de monde, et même des têtes d’affiche américaines se produisaient chez lui. Il a quand même été épaté par mon carnet d’adresses londonien. Je gardais pour moi le détail de mes relations avec les uns et les autres. Mais je lui ai donné accès à mes contacts, et cela a été fructueux. Un instant, il a caressé l’espoir que les Beatles remontent sur scène chez lui.
Réécrit le 17 septembre 2026
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